Commentaire sur la commission "Pollution et Santé" du Lancet

Février 2018, Jean Lesne, Membre du comité de rédaction d'Environnement, Risques et Santé

 

Pour accéder au document du Lancet "Pollution et santé" 

 

 

Ci-dessous le commentaire de Jean Lesne

 

Le savant et le politique… Max Weber en 1917 et 1919 les distinguait bien. Cent ans plus tard, dans son éditorial[1], Pierre-André Cabanes pose une question à propos, entre autres publications, du rapport de la commission Pollution et Santé du Lancet, qui ne parait plus incongrue aujourd’hui : les scientifiques peuvent-ils jouer un rôle dans les orientations politiques mondiales ?

Pour tenter d’y répondre, commençons par analyser le jeu d’acteurs. Créer une commission sur le thème Pollution et Santé a été une initiative conjointe de la revue britannique The Lancet, de l’École de Médecine au Mont Sinaï de la ville de New York (États-Unis), et de l’association américaine Global Alliance on Health and Pollution(GAHP), adossée à l’Organisation non gouvernementale (ONG) internationale Pure Earthqui est financée en partie par la fondation d’entreprise multi-donneur Pollution Management and Environmental Healthde… la Banque Mondiale. Trois institutions spécialisées de l’Organisation des Nations Unies y contribuent aussi pour l’expertise et la coordination : International Ressource Panel(Paris), Industrial Development Organization(Vienne) et … la Banque Mondiale (Washington) elle-même. Celle-ci, il est utile de le rappeler, accorde des prêts à taux préférentiels ou sans intérêt aux pays à revenus intermédiaires et aux pays plus pauvres mais solvables via la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), et aux pays les moins avancés via l’Association internationale de développement (IDA). En contrepartie, elle exige la mise en place de politiques d’ajustement structurel, en particulier la privatisation du secteur public, la lutte contre la corruption et le clientélisme, et la libéralisation de l’économie. La Banque Mondiale se préoccupe de la pollution (définie en page 8 du rapport dans sa version française[2]) ; en effet, sur la base d’études par pays, elle estime que « la perte économique associée à la mortalité prématurée et à la morbidité attribuées à la pollution est de 5% à 14% du PNB (produit national brut) selon les pays »[3]. Sa vision politique et financière est que « la gestion de la pollution offre des options « sans regret » qui peuvent réduire la pauvreté, favoriser une prospérité partagée et répondre aux revendications de millions de gens pour des vies plus saines et productives. Elle peut améliorer la compétitivité, par exemple avec la création d’emplois, une meilleure efficience énergétique, une amélioration des transports et un développement rural et urbain qui soit durable. La gestion de la pollution peut aussi contribuer de manière substantielle à l’atténuation du changement climatique au travers d’actions comme la réduction des émissions de combustion de la houille, qui contribuent à la fois à la pollution de l’air et au réchauffement global »[3]. En conséquence, « la Banque Mondiale fournit de l’assistance technique, des financements et des productions de savoirs qui couvrent l’amélioration de la qualité de l’air et celle des eaux douces et marines, la gestion intégrée des déchets (incluant les déchets dangereux) et de la remédiation des sites contaminés, la réduction des polluants climatiques de courte durée de vie pour l’atténuation du changement climatique, la promotion d’un environnement durable par une production plus propre et la prévention de la pollution, enfin le renforcement des institutions environnementales en aidant les pays à améliorer leur gouvernance, leur réglementation et leurs mesures d’entrée en vigueur »[3]. Le parallèle avec le contenu du rapport est si saisissant qu’il débouche immanquablement sur l’abandon de la question de départ et son renversement par la question symétrique : en ce début de 21ème siècle, les scientifiques ont-ils la liberté de ne pas être assujettis dans leurs options de travail aux orientations politiques mondiales ?

Les experts de la commission, chercheurs et praticiens reconnus dans les domaines de la réduction de la pollution de l’air, du sol et de l’eau, de la santé environnementale et du développement durable, sont issus de la nouvelle communauté scientifique Global Health qui s’intéresse prioritairement aux victimes des inégalités environnementales : les pays pauvres et les populations défavorisées des pays riches. Leur posture professionnelle est « l’humain d’abord ». Leur métier est de dresser un bilan scientifique des coûts sanitaires et économiques de la pollution et de fournir aux décideurs politiques des options techniques d’actions coût-efficaces pour la réduction de la pollution. Sur le plan idéologique, cette communauté  adhère aux 17 objectifs de développement durable établis par les Nations Unies pour guider le développement global au 21ème siècle. Elle a la conviction que l’économie mondiale doit changer de paradigme et passer du productivisme aveugle à la croissance verte, qu’une transition vers l’économie circulaire est en marche. Mais cette idéologie reste inspirée d’Adam Smith (« Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations »), à savoir que « l'existence d'institutions élémentaires préservant la liberté des individus à se consacrer à leurs propres intérêts économiques garantit une prospérité plus importante de toute la société dans son ensemble». Cela se traduit par la conviction que le volontarisme, la pertinence des choix politiques et l’efficacité technique suffisent pour obtenir des résultats dans la lutte contre la pollution ; « la bataille est gagnable ». La synthèse de « l’humain d’abord » avec le « profit d’abord » est tout à fait possible ; d’ailleurs la lutte contre la pollution stimulera les économies et augmentera le PNB dans les pays pauvres. Il suffit de mobiliser : les haut responsables « éclairés » des États nationaux et des organisations internationales et les acteurs du terrain, citoyens et professionnels de santé. Pour les acteurs économiques, le principe pollueur payeur est mis en avant mais sans contrainte superflue : il faut compter sur la bonne volonté des producteurs et financeurs privés, il y va de leur intérêt bien compris, si ce n’est à court terme du moins à moyen terme. Certes « ils ne prêtent pas assez attention à la pollution », mais il est facile de les mobiliser, du moins les plus « éclairés », grâce aux exemples –que le rapport met en exergue– d’initiatives privées ayant amené, avec les bénéfices sanitaires publics, des bénéfices économiques privés et collectifs.

Prisonniers de cette idéologie, les voilà embarqués sur le terrain politique partisan et ils s’emploient (spontanément ?) « à dissiper le mythe de l’inévitabilité de la pollution ». Or, leur réflexion sur les externalités négatives de la production est inexistante, en partie peut-être parce qu’il n’est pas toujours facile de chiffrer les dommages créés par une pollution, surtout quand ceux-ci sont irréversibles (se reporter à la figure 3 du rapport), et cela les conduit à une grave erreur de jugement. Ils voient bien les dimensions catastrophiques pour les pays pauvres d’un système économique où le pollueur ne paie pas et où la collectivité ne peut pas payer. Mais ils ne veulent pas voir que la globalisation de l’économie s’est faite avec le transfert aux pays pauvres des externalités négatives des pays riches. Si les mesures de lutte contre la pollution ont porté leurs fruits dans les pays riches –que ce soit des normes plus strictes, des taxes environnementales ou encore la création de marchés de permis d’émission qui donnent un prix à des pollutions jusque-là gratuites, ou même comme on l’envisage en Europe l’inscription dans le droit du principe de responsabilité sociale et environnementale des investisseurs, mesures qui toutes accroissent les coûts de production– c’est qu’un de leurs effets a été la délocalisation dans les pays pauvres des productions polluantes, contrainte par des impératifs de compétitivité. Par ailleurs les conditions économiques et sociales de domination mondiale chez les pays riches, à l’époque de la mise en place –d’ailleurs très progressive– de leurs stratégies de réduction de la pollution, n’ont rien de commun avec la situation actuelle des pays pauvres pris dans une économie globale libérale toujours dominée par les pays riches. Il est donc faux de considérer, comme le prétendent les experts du rapport en négligeant le contexte historique, que la simple réplication dans les pays pauvres de stratégies « qui ont fait leurs preuves » dans les pays riches est possible – position qui, soit dit en passant, induit des marchés pour l’industrie de la dépollution des pays riches…

Ce parti pris idéologique du rapport a sans doute sa source dans un regrettable déséquilibre de la composition de la commission, qui est d’ailleurs parallèle au déséquilibre de la composition des pays actionnaires de la Banque Mondiale : dans les deux cas les États-Unis, plus largement les pays anglo-saxons, et plus largement encore les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dominent outrageusement. Le rapport Pollution et Santé est signé par 52 auteurs appartenant à 3 organisations internationales (dont la Banque Mondiale) et 44 institutions, académiques en majorité (en quête de financements ?) ou gouvernementales : parmi elles, 19 institutions états-uniennes, 27 anglo-saxonnes (avec le Canada, le Royaume-Uni et l’Australie) et 33 institutions de l’OCDE (avec la Commission Européenne et la Suède, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Autriche et l’Espagne). Ces 33 institutions nationales représentent seulement 9 pays sur les 19 rassemblés. Si on ajoute le Qatar, cela fait 34 institutions appartenant à 10 pays classés riches en 2017 (revenu moyen journalier supérieur à 12,475 dollars US). Les pays moins riches (middle income) ou plus pauvres (low income) qui ont participé à ce rapport sont seulement 9 sur 19, avec 10 institutions sur 44. Mais parmi eux, presque la moitié est classée dans les économies modérément libres (indice de liberté économique compris entre 60 et 70, Cf note de bas de page) : l’Inde, les Philippines, la Thaïlande et le Mexique. Les 5 autres (Madagascar, Ghana, Sénégal, Népal et Chine) qui sont classés dans la catégorie des économies non libres (indice de liberté économique inférieur à 60), n’appellent pas dans le rapport une distinction dans les recommandations pour la lutte contre la pollution, puisque celles-ci se veulent au contraire valables pour tout pays quel que soit son niveau de vie et la structure de son économie. Belle cohésion.

Une pensée globale donc, pour une économie-monde globalisée (capitaliste à vocation circulaire)… qui inspire le plan d’action de l’alliance internationale GAHP (liée à la Banque Mondiale),… que le rapport reprend intégralement dans sa conclusion ! Souhaitons-lui des résultats durables.

Jean Lesne

 

Références

1. Cabanes PA. Changement climatique, pollution et santé : même combat ? Environ Risque Santé 2018 ; 17 : 4-6. doi : 10.1684 :ers.2017.1107

2. http://www.thelancet.com/pb-assets/Lancet/stories/commissions/pollution-2017/french_translation.pdf

3. http://www.worldbank.org/en/topic/environment/brief/pollution

 

Note de bas de page

La définition en 2008 de l’indice de liberté économique est la suivante : « La forme la plus élevée de liberté économique assure un droit absolu à la propriété privée, permet une liberté totale de mouvement pour les salariés, capitaux et biens, et une absence totale de coercition ou de contraintes sur la liberté économique sauf en cas de protection ou maintien de la liberté elle-même». L’indice classe les nations sur dix critères généraux de liberté économique en se basant sur les statistiques de la Banque mondiale, du FMI, et de l’Economist Intelligence Unit (société appartenant au même groupe que The Economist) : liberté d'entreprise, liberté des échanges, poids des taxes et impôts, dépenses du gouvernement, stabilité monétaire, liberté d’investissement, dérégulation financière, protection de la propriété privée, lutte contre la corruption, libéralisation du travail. Le score total représente la moyenne arithmétique de ces dix indicateurs, chacun d'entre eux étant noté de 0 à 100, où 100 représente une liberté maximale.

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